Celine Marique

1

Femme dépendante des oiseaux lente se rapproche de la fenêtre d’où le dehors laiteux pénètre et offre l’air clair et son halo

qui polit la substance de sa peau femme seule voit l’horizon renaître dehors la ville dirigée par les traîtres le poids de l’appartement dans son dos

son torse dénudé jusqu’aux seins son torse enlacé d’une fine couche de lin elle avance et enjambe le rebord

maigres minutes dans lesquelles elle séjourne blême l’espace du matin qui lèche son corps elle écarte les doigts se cabre puis se retourne.

2 Brusquement l’été s’embourbe dans la ville ville de Berlin qui refait le bilan de son âme ville aux coins de rues avec leurs lots de drames ses anonymats ses dettes et arrière-cours hostiles

au deuxième étage quelqu’un ouvre tout fébrile les yeux le four à charbon la main et la lame l’armoire la poitrine les jours et leur trame tout ouvrir pour n’y trouver qu’un vide futile

dehors la ville résonne à peine sous la chaleur au deuxième quelqu’un fait le bilan de sa peur égarée l’écriture de la poussière sur la caméra

et inspecte le corps entier en se demandant où ça mène tournoie dans les pièces dépose des larmes sur les draps puis met sa tête dans le four éteint depuis des semaines.

3

Un miroir dans le coin au fond de la cour dans le sol brut touffes d’herbes et orties élancées sur le mur cinq roses scintillent nature morte ébauchée qui ouvre le jour

s’y reflètent d’une chaise les contours puis nature morte perturbée par lui qui s’avance lame dans la main et un essuie avance seul sous un ciel insipide et lourd

face à la chaise rouille la machine à écrire rouillent des souvenirs impossibles à relire puis recommence le rituel régulier et viril

qui finit enfin lorsqu’il se lave et lave le visage peut-être qu’un jour les yeux redeviendront utiles quand fluet un oiseau entamera un chant de partage.

4

Femme de haute finesse dans la rue seule au milieu d’une énième foule qui se débat avec le goudron gras les vitrines les apparats de ces gens combien avalent ce qu’ils veulent

savent ce qu’ils valent avec leurs gueules de foule américaine qui marche petits soldats au pas petits soldats du pouvoir d’achat tandis que sur un pont quelqu’un dégueule

femme de haute finesse blottie dans le soir dans cette ville close miroir de sa mémoire puis sur la graisse du trottoir elle fait halte

dans ses yeux elle porte des fissures en marbre soudain elle s’affaisse et s’assied sur l’asphalte et les yeux fissurés fermés elle enlace un arbre.

5

Entièrement vêtue de noir devant le carrelage blanc de la cuisine concentrée perdue dans le soir avancé vêtue de noir elle y contemple le passage des années davantage s’avance le soir la solitude prête un flanc

quand la nuit se pointe rien ne sera comme avant la nuit caresse les tempes le cerveau un entonnoir désireuse d’enlacer le vide de pleurer et de boire des adieux si sévères la lune très pâle dorénavant

les adieux étaient si désolants dorénavant on s’y plie la lumière des ampoules tombe avec mille petits cris l’absence est dépourvue de ressorts comment pallier

et la nuit est étrangement juteuse dans les yeux déviés et les fantômes des adieux grincent dehors sur le palier elle se hisse d’un cran se pose met les pieds dans l’évier.

6

Entièrement vêtu de noir sous les néons du métro lui debout très pâle puis sa respiration se déchaîne il n’est pas d’ici de nul part partout en quarantaine est un apatride de la carte du cœur partout en gros

l’espace gris et gras du métro l’espace il en est accro la lumière des néons tombe comme mille petites haines il sait que l’espoir est une passion triste autant que vaine marin solitaire du bitume jamais un voyage n’était de trop

lui debout dans le métro cerné de caméras de surveillance il connaît tous les breuvages bières nordiques vins de France vertes liqueurs de la lune sèves de la volonté et sucs du désir

il a tout bu il a vu du paysage et des villes les (dé)cadences traîné son isolement partout le voyage comme unique plaisir vêtu de noir debout dans le métro sa solitude est une transe.

7

Puis la ville regorge d’un été aux faîtes ville de Berlin grande ouverte sur le ciel avec ses terrains vagues son refuge à elle qui aime y rêver y rêver muette à tue-tête

ses rêves ses poèmes sont ses seules fêtes agenouillée dans l’herbe l’été est éternel ses mains si belles de solitudes perpétuelles sa bouche farouche et son souffle s’apprête

elle se relève (grâce) et elle regarde alentour les vieux murs témoins les gravats de la cour à travers les visions urbaines seule elle voyage

elle lève les bras et son manteau s’entrouvre tout de sève nordique pâle rayonne son visage et l’éternité dans l’instant ainsi elle redécouvre.

Note : Ces sonnets ont pour base d’inspiration des photographies de Céline Marique de sa série « Portraits des interstices ». Les sept poèmes sont des fictions.

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